Sandrine Gaudreau1, PharmD, M.Sc., Aylon Wisbaum2, PharmD, M.Sc., Pascale Robert3, B.Pharm., M.Sc., Isabelle Cloutier4, B.Pharm., M.Sc., Jodianne Couture5, B.Pharm., M.Sc., Marie-France Beauchesne6, PharmD, M.Sc.
1Pharmacienne, Centre intégré universitaire de santé et services sociaux de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, CHSLD Benjamin-Victor-Rousselot, CHSLD Marie-Rollet, Institut universitaire en santé mentale de Montréal, Montréal (Québec) Canada;
2Pharmacien, Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Centre, GMF-U Saint-Hubert, Saint-Hubert (Québec) Canada;
3Pharmacienne, Centre intégré de santé et de services sociaux du Bas-Saint-Laurent, Hôpital régional de Rimouski, Rimouski (Québec) Canada;
4Pharmacienne, Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec–Université Laval, Québec (Québec), Canada;
5Pharmacienne, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Estrie–CHUS, Sherbrooke (Québec), Canada;
6Pharmacienne et chercheure associée, Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Estrie–CHUS, Sherbrooke (Québec); Canada. Professeure titulaire de clinique, Vice-doyenne associée aux études en pharmacie et à la vie étudiante, Faculté de pharmacie, Université de Montréal, Montréal (Québec) Canada
Reçu le 8 janvier 2024; accepté après révision le 11 octobre 2024
DOI: https://doi.org/10.63209/2025.1534
Résumé
Objectif: Déterminer l’intérêt des pharmaciens en néphrologie à participer à un réseau de recherche québécois entre collègues, ainsi que les barrières pouvant limiter leur participation.
Méthode: Étude mixte dans laquelle un sondage électronique a d’abord été envoyé aux membres du Regroupement de pharmaciens experts en néphrologie de l’Association des pharmaciens en établissements de santé du Québec. Ensuite, des entretiens téléphoniques semi-structurés ont été réalisés auprès de pharmaciennes travaillant dans des cliniques de prédialyse au Québec.
Résultats: Des 17 répondants au sondage, 71 % ont déclaré que la création d’un réseau de recherche québécois sur la pratique des pharmaciens en néphrologie est très pertinente. Soixante-dix-sept pour cent d’entre eux se disent prêts ou très prêts à collaborer à la création d’un tel réseau. Les principaux obstacles à leur participation sont le manque de temps, le manque d’expérience et le manque de financement, tandis que le choix et la réalisation des analyses statistiques constituent des facteurs limitants. Les principales stratégies pour susciter une plus grande participation sont l’allocation d’heures à la recherche, ainsi que l’accès à des programmes de mentorat et à des occasions de collaboration dans le cadre de recherches existantes.
Conclusion: Cette étude nous indique qu’il serait intéressant de créer un réseau de recherche regroupant des pharmaciens exerçant en néphrologie au Québec, car ces derniers souhaitent participer à des projets de recherche communs, particulièrement si des occasions leur sont graduellement offertes de manière à surmonter les obstacles rencontrés.
Mots clés: entretien téléphonique, néphrologie, pharmaciens, recherche clinique, réseau de recherche, sondage
Objective: To determine the interest of pharmacists working in nephrology in participating in a Quebec research network with colleagues as well as the barriers that may limit their participation.
Method: A mixed study in which an e-survey was first sent to members of the Association des pharmaciens en établissements de santé du Québec’s Regroupement de pharmaciens experts en néphrologie. Semi-structured telephone interviews were then conducted with pharmacists working in predialysis clinics in Quebec.
Results: Of the 17 respondents to the survey, 71% stated that the creation of a Quebec research network on pharmacists practice in nephrology is very relevant. Seventy-seven percent of them said they were prepared or very prepared to collaborate in the creation of such a network. Lack of time, experience, and funding were identified as the main obstacles to their participation, while determining and conducting statistical analyses were limiting factors. The main strategies for greater participation were the allocation of hours dedicated to research as well as access to mentoring programs and opportunities to collaborate on existing research.
Conclusion: The results of this study indicate that it would be worthwhile to create a research network bringing together pharmacists working in nephrology in Quebec as they demonstrated an interest in participating in joint research projects, particularly if such opportunities are gradually offered to them to allow them to overcome any obstacles encountered.
Keywords: interviews, nephrology, pharmacists, clinical research, research network, survey
L’insuffisance rénale chronique (IRC) touche environ 10 % de la population canadienne et entraîne une dégénérescence irréversible des reins1. Sa progression peut mener à une réduction de la qualité de vie, puisqu’elle augmente le risque de complications, comme les évènements cardiovasculaires et la dialyse1. Avec le vieillissement de la population, la proportion de patients atteints (tous stades d’IRC confondus) devrait augmenter dans les prochaines années au Québec. Notre charge de travail s’alourdissant, il est primordial d’évaluer notre pratique actuelle en la matière afin d’améliorer la prise en charge de ces patients.
Comme l’avancement de la pratique et la recherche sont intrinsèquement liés, des réseaux de recherche sur la pratique ont récemment vu le jour dans plusieurs pays2–4. L’établissement de tels réseaux permet aux cliniciens de s’unir pour répondre à des questions cliniques auxquelles la littérature ne parvient pas à apporter des réponses. Grâce aux résultats obtenus par la recherche, ces réseaux contribuent également à l’amélioration des soins prodigués aux patients2. Ils permettent aussi de diversifier les patients inclus dans les projets de recherche et d’augmenter l’efficience grâce à la collaboration sur des questions de recherche d’intérêt commun2.
La participation des pharmaciens à ces réseaux est importante et encouragée par plusieurs associations professionnelles de pharmaciens partout dans le monde5,6. Les connaissances et les compétences des pharmaciens représentent des atouts essentiels à leur participation à des projets de recherche sur l’usage des médicaments7. Au Québec, peu d’institutions supportent directement ou jouent un rôle de facilitateur à l’implication des pharmaciens à la recherche. Par exemple, il n’est pas dans le mandat de l’Association des pharmaciens en établissements de santé du Québec (A.P.E.S.) via les regroupements de pharmaciens experts (RPE) de soutenir cette activité.
Bien que les études montrent que les pharmaciens souhaitent majoritairement faire de la recherche, le manque de temps alloué à cette fin, leur charge de travail importante ainsi que les manques de financement, de formation, de soutien ou de mentorat constituent des barrières qui limitent leur participation7–11. Cependant, ces données ne sont pas québécoises et n’ont pas été colligées auprès de pharmaciens ayant une pratique clinique axée sur la néphrologie. De plus, actuellement au Canada, peu de réseaux de recherche de pharmaciens ont vu le jour, alors qu’il en existe plusieurs en contexte universitaire, surtout formés de médecins et axés sur les soins de première ligne12.
L’objectif principal de cette étude est de déterminer le degré d’intérêt des pharmaciens en néphrologie à participer à un réseau de recherche québécois entre collègues. Les objectifs secondaires sont, quant à eux, de décrire la participation potentielle des pharmaciens dans un projet de recherche, ainsi que les facteurs qui la facilitent et la limitent.
Nous avons choisi un devis mixte, car une analyse en profondeur aurait été plus difficile dans le cadre d’une étude strictement quantitative. Nous avons procédé à un sondage électronique, construit à l’aide de la plateforme LimeSurvey, et à des entretiens téléphoniques. Les entretiens ont permis d’approfondir les informations recueillies dans le sondage. Les questionnaires utilisés pour le sondage et les entretiens (disponibles en annexe) ont été préparés par les chercheurs à la suite d’une revue de la littérature, puis testés auprès de deux pharmaciens externes afin d’améliorer la clarté et la pertinence des questions posées.
La population cible de l’étude était les pharmaciens travaillant en néphrologie au Québec. Le sondage électronique a été envoyé aux pharmaciens membres du RPE en néphrologie de l’A.P.E.S., car presque tous les centres hospitaliers du Québec dotés d’un service de néphrologie y sont représentés. Pour les entretiens téléphoniques, les pharmaciens ciblés sont ceux ayant participé à la collecte de données de l’étude RSVP (Real-time use of SGLT2i verified in pre-dialysis: the RSVP cross-sectional study), une étude observationnelle effectuée par les mêmes auteurs en parallèle de la présente13. Les pharmaciens pratiquant surtout à l’extérieur du Québec ou dont le milieu de travail principal n’était pas un établissement de santé (p. ex. groupe de médecine familiale, pharmacie d’officine) étaient exclus.
Le sondage a été envoyé le 17 mars 2023 par courriel aux 19 membres du RPE en néphrologie de l’A.P.E.S. Au cours d’une rencontre du RPE, les pharmaciens présents, c’est-à-dire les 17 membres actifs, ont eu droit à 10 minutes pour le remplir. Les auteurs ont estimé a priori qu’un échantillon de 13 répondants suffisait pour une bonne représentativité des différentes régions administratives du Québec.
De mars à août 2023, des entretiens téléphoniques semi-structurés de 30 à 40 minutes ont été menés auprès de quatre pharmaciennes, soit une par clinique de prédialyse, ayant collaboré à la collecte de données de l’étude RSVP. Il a été convenu que ce nombre serait acceptable pour avoir un bon portrait d’une expérience concrète sur le terrain.
Trois de ces pharmaciennes ont également répondu au sondage électronique.
Les questions portaient sur la pertinence d’un réseau de recherche québécois regroupant des pharmaciens en néphrologie, sur leur intérêt à collaborer à la création d’un tel réseau et à des projets de recherche communs. Un choix de réponse à quatre niveaux leur était présenté. Par la suite, ils devaient évaluer leur degré d’aisance avec certaines étapes d’un projet de recherche, indiquer si ces étapes constituaient des facteurs limitant leur participation à la recherche, donner une importance relative aux facteurs facilitants et aux obstacles à leur participation à un tel projet. Les caractéristiques des répondants et des milieux de travail étaient aussi colligées.
Les entretiens téléphoniques ont repris les questions du sondage, sauf pour le degré d’aisance avec certaines étapes d’un projet de recherche. De plus, la question sur les facteurs facilitants et les obstacles à leur participation à des projets de recherche était posée dans le contexte de l’étude RSVP et de leurs activités de recherche au quotidien. Les pharmaciennes ont aussi été questionnées sur leur appréciation de leur participation à la collecte de données de l’étude RSVP et sur les types de projets de recherche auxquels elles souhaiteraient collaborer.
Les données du sondage électronique et les questions fermées des entretiens téléphoniques ont été analysées selon une méthode statistique descriptive à l’aide de la version 27 du logiciel SPSS pour chaque variable catégorielle. Pour les questions ouvertes des entretiens téléphoniques, des verbatims ont été faits à partir des enregistrements audios des entretiens, puis classés par thème par deux chercheurs de manière indépendante. Par la suite, les thèmes ont été mis en commun et les divergences résolues par consensus.
Les participants avaient le choix de participer ou non à ce projet et de consentir à l’utilisation de leurs réponses. Le consentement était demandé au début du sondage en ligne et verbalement avant le début de l’entretien téléphonique. Le protocole de recherche a été approuvé par les comités scientifique et d’éthique du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de l’Estrie–CHUS.
Sur les 19 membres du RPE en néphrologie de l’A.P.E.S., 17 pharmaciens ont été sondés, 14 ont répondu à toutes les questions et trois d’entre eux y ont répondu partiellement (entre 83 et 95 % des questions). Aucun sondage n’a été rejeté. Deux membres du RPE n’y ont pas répondu, car ils étaient en congé au moment du sondage. Quatre pharmaciennes, une par clinique de prédialyse des centres participants ayant collaboré à la collecte de données pour l’étude RSVP, ont participé aux entretiens téléphoniques.
Les caractéristiques des 17 pharmaciens ayant répondu au sondage sont présentées dans le tableau I. La majorité des répondants sont de sexe féminin, ont entre 30 et 50 ans et travaillent dans une unité ou une clinique de néphrologie qui suit plus de 300 patients. Plus de la moitié ont déclaré passer au plus 50 % de leur temps en néphrologie et avoir plus de cinq ans d’expérience dans ce domaine. Près du tiers ont dit faire de l’enseignement universitaire et avoir participé à au moins un projet de recherche, à l’exclusion de la supervision des projets d’étudiants, après la fin de leurs études pharmaceutiques. Aucun répondant n’a poursuivi d’études supérieures en recherche après avoir obtenu son diplôme de maîtrise en pharmacothérapie avancée.
Les caractéristiques des quatre personnes interviewées sont très semblables à celles des répondants au sondage, même si elles sont un peu plus âgées et qu’elles ont un peu plus d’expérience, tant en néphrologie qu’en recherche. Toutes ont participé à au moins un projet de recherche après la fin de leurs études pharmaceutiques, que ce soit comme collaboratrice, cochercheuse ou chercheuse principale et deux ont dit avoir fait de l’enseignement universitaire.
Tous les répondants au sondage sont d’accord pour dire que la création d’un réseau de recherche est pertinente et un peu plus des trois quarts souhaiteraient y participer (tableau II). Les pharmaciens avaient surtout un intérêt pour le recrutement des patients et la collecte de données.
Tableau I Caractéristiques des répondants au sondage (n=17)
En ce qui a trait aux entretiens téléphoniques, toutes les pharmaciennes interviewées ont répondu que la création d’un réseau de recherche québécois regroupant des pharmaciens en néphrologie serait très pertinente. Cependant, certaines barrières à la mise en place d’un tel réseau ont été évoquées, telles que le manque de temps, la difficulté à rassembler tous les collaborateurs au bon moment et à recruter des stagiaires de recherche pour effectuer la collecte des données. Le manque de financement, les différences de pratique entre établissements de santé, l’inexistence d’un système en place spécifique à la recherche, le manque d’assistance technique pour faciliter la coordination de la recherche et le manque d’expérience en recherche ont aussi été mentionnés comme frein à la création d’un réseau de recherche. Aux questions sur l’outil à privilégier pour l’établissement d’un tel réseau, la majorité des personnes interviewées ont mentionné une plateforme informatique permettant une communication efficace et une transmission de l’information en temps réel. L’usage d’une plateforme technologique permettant aux pharmaciens d’avoir accès à un mentor, aux documents en temps réel et à des outils d’aide à la recherche a aussi été proposé.
Les quatre pharmaciennes interviewées disent avoir apprécié leur participation à l’étude RSVP, que ce soit pour la révision du protocole de recherche et du manuscrit ou la collecte de données. Elles souhaitent ainsi participer à d’autres projets de recherche de cette nature. La collecte de données a été effectuée par une étudiante en pharmacie, des résidents en pharmacie et une étudiante en pharmacologie à un rythme moyen de 50 dossiers par jour par résident et de 21 dossiers par jour pour l’une des étudiantes. Certaines différences entre les centres où s’est déroulée la collecte ont été mises en lumière, telles que la participation de la pharmacienne en prédialyse à la collecte de données et la façon de consigner les données du patient.
Tableau II Réponses obtenues quant au degré de pertinence ou d’intérêt (n = 17)
Les éléments que les répondants du sondage considèrent comme un facteur limitant ou un obstacle à la participation des pharmaciens à un projet de recherche sont assez variés (tableau III). Ainsi, les étapes avec lesquelles la plupart sont le moins à l’aise sont le choix d’une méthode d’analyse statistique adéquate, la réalisation d’analyses statistiques complexes et les demandes de financement. Les obstacles nommés par la plupart des répondants sont le manque de temps, d’expérience en recherche et de financement.
À l’inverse, la revue de littérature, l’interprétation des données et la formulation d’une question de recherche sont moins souvent citées comme des obstacles. Pour les autres étapes d’un projet de recherche, les répondants se disent modérément à l’aise avec l’exécution des tâches connexes.
Tableau III Réponses obtenues quant aux facteurs influençant la participation à un projet de recherche (n=17)
La codification des verbatims des entretiens a permis de faire ressortir plusieurs thèmes qui sont organisés en trois catégories : les obstacles rencontrés et les raisons pour lesquelles la participation à l’étude RSVP a été le moins appréciée, les facilitateurs et les raisons pour lesquelles la participation à l’étude RSVP a été le plus apprécié (tableau IV). Les obstacles rencontrés et les raisons pour lesquelles la participation à l’étude RSVP a été le moins apprécié sont très semblables aux barrières au développement d’un réseau de recherche mentionnées dans le sondage. À l’inverse, les trois facteurs facilitants les plus mentionnés et ayant suscité un intérêt marqué chez les collaborateurs sont le désir de réussite (entretien avec la pharmacienne 1, 4 avril 2023), l’accès à un stagiaire de recherche afin d’effectuer la collecte de données et l’importance d’être en contact avec d’autres chercheurs (entretien avec la pharmacienne 2, 25 juillet 2023).
L’élément que les répondantes ont le plus apprécié de leur participation au projet de recherche était l’occasion qui leur était donnée de discuter avec leurs collègues pharmaciennes du même secteur clinique et de pouvoir échanger sur les bonnes pratiques. L’accès à un mentor en recherche et l’amélioration de la qualité des soins au patient ont aussi été mentionnés. Un autre facteur facilitant cité est l’appui de différents acteurs clés de la recherche en pharmacie, comme les gestionnaires des hôpitaux et les universités. Les gestionnaires ont accepté de libérer les pharmaciens du milieu clinique pour qu’ils puissent faire de la recherche, tandis que les universités ont fourni des mentors et des stagiaires de recherche et apporté une certaine crédibilité aux projets de recherche. L’industrie pharmaceutique a aussi été évoquée comme acteur important pour la subvention de projets de recherche.
Dans le sondage, lorsqu’on présentait aux pharmaciens des stratégies pour augmenter leur participation à la recherche, la majorité des répondants choisissait une allocation d’heures pour la recherche, des programmes de mentorat et des offres de collaboration dans le cadre de recherches existantes (tableau III).
Selon cette étude, les pharmaciens québécois ayant une pratique en néphrologie souhaiteraient créer un réseau de recherche, mais il existe plusieurs barrières à la création d’un tel réseau et à leur participation. Toutefois, des éléments facilitants et des stratégies sont proposés pour surmonter ces obstacles.
Tableau IV Thèmes relevés par les questions ouvertes posées lors des entretiens téléphoniques
Malgré cet intérêt marqué, la recherche par les pharmaciens d’établissement semble actuellement peu répandue au Québec. Effectivement, notre sondage montre que sur 17 répondants, tous membres d’un RPE, seulement cinq avaient participé à un projet de recherche depuis la fin de leurs études en pharmacie. Cependant, il est intéressant de noter qu’une augmentation des demandes de financement auprès des agences fédérales et du nombre de publications des pharmaciens dans les journaux au facteur d’impact élevé a été observée dans les dernières années7.
Selon l’éditorial « Today’s Research Is Tomorrow’s Practice : Promoting a Culture of Research » dans le Canadian Journal of Hospital Pharmacy, le faible nombre d’heures libérées spécifiquement pour faire de la recherche est possiblement dû à un manque de reconnaissance du rôle de pharmacien-clinicien-chercheur7,8. En effet, la recherche chez les pharmaciens est généralement vue comme un atout, mais ne fait pas nécessairement partie intégrante de leur rôle, ce qui n’incite pas les gestionnaires des départements de pharmacie à prévoir des heures à cette fin8. Cet état de fait montre un besoin de sensibilisation quant à la place du pharmacien en recherche clinique. Par ailleurs, le RPE en néphrologie de l’A.P.E.S en avait fait mention dans son guide de pratique en néphrologie et avait proposé quelques recommandations en ce sens pour les départements de pharmacie des établissements de santé, ainsi que les facultés de pharmacie6.
Il est intéressant de noter que les étapes des projets de recherche avec lesquelles les répondants sont le moins à l’aise font plus consensus que celles avec lesquelles ils le sont davantage. Cette constatation montre un manque de formation et de soutien pour les pharmaciens en recherche. Pour la majorité des étapes, cependant, la plupart des répondants ont mentionné qu’ils se sentaient modérément en confiance. Cette réponse pourrait être le résultat d’une ambivalence face au manque d’expérience en recherche, puisque plusieurs de ces tâches (p. ex., identification de biais potentiels ou d’enjeux éthiques) sont instinctivement effectuées lors de la rédaction de guides pratiques ou d’avis d’experts. En revanche, presque tous les répondants considèrent les analyses statistiques comme un facteur limitant important, ce que vient appuyer une étude de 202014. Toutefois, les centres de recherche universitaires du Québec offrent généralement les services d’un statisticien. Malheureusement, cela reste un enjeu pour les centres non universitaires.
Pour ce qui est de la création d’un réseau de recherche québécois regroupant des pharmaciens en néphrologie, les répondants sont tous d’accord sur sa pertinence, mais 23,5 % ont indiqué ne pas vouloir collaborer à sa mise en place. Ces personnes n’ont pas été directement interviewées sur la raison de ce désintérêt, mais une des hypothèses possibles est que l’engagement en temps est important. En effet, comme le mentionne l’étude Formation of a primary care pharmacist practice-based research network, l’établissement d’un tel réseau nécessite un financement, le développement de méthodes de recherche, une infrastructure de réseau et l’élaboration d’une méthode d’autogestion3. En revanche, les pharmaciennes interviewées sont d’avis qu’une plateforme électronique, comme Teams de Microsoft, permettant l’accès à des documents communs, aux autres membres du réseau en temps réel, à des outils pour bien effectuer la recherche et à un mentor, pourrait faciliter l’organisation du réseau. De plus, la barrière qu’elles évoquaient le plus à la suite de leur participation à l’étude RSVP est le manque d’uniformité entre les centres quant au rôle du pharmacien en néphrologie et à la façon de consigner les interventions. En effet, des modifications au formulaire de collecte de données ont été effectuées tout au long de l’étude afin d’accommoder les méthodes de travail de chaque centre, ce qui a compliqué et allongé la collecte de données13. Ce constat nous amène donc à suggérer une concertation des centres participants dans de futurs projets multicentriques.
Les répondants au sondage et les personnes interviewées ont proposé des stratégies pour favoriser la participation des pharmaciens à la recherche : meilleure formation universitaire, amélioration de l’accès à des ressources en recherche et à un mentor, etc. Ces stratégies ont aussi été suggérées dans d’autres études sur le sujet7,10,11,14. L’allocation de temps pour la recherche a aussi été évoquée, mais la pénurie actuelle de pharmaciens d’établissement dans le réseau de la santé québécois pourrait rendre l’application de cette mesure plus difficile15. Dans ce contexte, l’apport d’autres intervenants, comme les professionnels de recherche, les agents de planification, de programmation et de recherche (APPR), les techniciens en pharmacie et les étudiants, pourrait être optimisé. Néanmoins, l’ajout de personnel autre que pharmacien pour contribuer aux travaux de recherche n’a pas été approfondi dans la présente étude. En revanche, augmenter le nombre d’occasions de collaborer à des recherches en cours semble être une bonne stratégie pour remédier au manque d’expérience10.
Cette étude comporte certaines limites. Premièrement, l’échantillon était composé de personnes déjà très engagées et motivées, plus spécifiquement celles ayant participé à l’étude RSVP. Elles étaient donc plus susceptibles de vouloir participer à un tel réseau de recherche, ce qui a pu entraîner un biais de sélection. Toutefois, elles étaient peu expérimentées en recherche, ce qui limitait l’évaluation des barrières et des éléments facilitants. Deuxièmement, même si le sondage a été anonymisé (mais auto-rapporté), certains répondants ont tout de même dû répondre par désirabilité sociale, c’est-à-dire que certains pharmaciens auraient pu, par exemple, être réticents à déclarer qu’ils ne souhaitaient pas collaborer à un réseau de recherche ou qu’ils n’étaient pas à l’aise avec certaines étapes d’un projet de recherche. Cet élément a pu entraîner un risque de biais d’information. Ensuite, l’outil de collecte de données n’a pas été validé au préalable. Certaines questions avaient pour but d’évaluer le degré d’aisance face à certaines étapes de recherche, et la faisabilité des suggestions proposées n’a pas été évaluée. Enfin, bien que notre sondage ait permis de mettre en lumière l’intérêt des pharmaciens à participer à la création d’un réseau de recherche, nous n’avons pas évalué leur intérêt à jouer un rôle de leader au sein de ce réseau afin de s’assurer de sa création et de son bon fonctionnement.
Cette étude est intéressante puisqu’elle montre certains obstacles à la création d’un réseau de recherche sur la pratique au Québec et propose des pistes de solution pour tenter de les surmonter. Malgré le fait que l’étude comportait une population strictement québécoise, ses résultats vont dans le même sens que ceux d’autres études ailleurs dans le monde3,4,9,11. Le manque de reconnaissance du rôle de pharmacien-clinicien-chercheur et l’absence de modèle au sein de la communauté de pharmaciens hospitaliers ne semblent donc pas un problème local, avec les conséquences qui peuvent en découler. Nous sommes d’avis que cette étude incitera les pharmaciens et leurs associations, comme l’A.P.E.S., à continuer de mettre en place des stratégies pour encourager leur participation dans la recherche et faciliter la création de réseaux de recherche, au Québec ou ailleurs, afin d’améliorer l’usage approprié des médicaments. L’A.P.E.S. a d’ailleurs mis sur pied en 2022 un nouveau programme qui octroie une ou deux bourses par année à des pharmaciens novices en recherche, ce qui leur permet d’avoir accès à des mentors, d’obtenir un soutien financier et de se voir allouer du temps pour leur projet de recherche, car le chef de département doit alors s’engager à les libérer16. Une future étude sur les démarches nécessaires à la mise en place d’un tel réseau et sur ses retombées serait intéressante dans le contexte d’un processus itératif permettant l’amélioration continue des interventions faites par des pharmaciens. Si un tel réseau de recherche voit le jour, il serait intéressant d’en évaluer les retombées dans le cadre d’une étude.
Cette étude montre que les pharmaciens exerçant en néphrologie au Québec aimeraient créer un réseau de recherche afin de participer à des projets de recherche communs. Des initiatives, comme le nouveau programme de bourses de l’A.P.E.S. destinées aux pharmaciens novices en recherche, devraient faciliter la participation des pharmaciens. Néanmoins, d’autres formes de soutien sont nécessaires.
Il reste encore du chemin à parcourir pour que la recherche fasse partie intégrante du rôle du pharmacien. L’expérience de l’étude RSVP nous montre qu’il est possible de mener des projets de recherche en collaboration avec d’autres collègues en néphrologie. Il est certain que la pénurie actuelle de personnel dans le système de santé québécois contribue à freiner quelque peu les progrès en ce sens, car les soins et les services pharmaceutiques sont généralement priorisés. L’avènement des technologies de l’information et la participation d’autres intervenants (p. ex : professionnels de recherche, étudiants, techniciens et techniciennes en pharmacie, etc.) semblent être porteurs d’espoir quant aux remaniements des tâches pharmaceutiques afin de permettre aux pharmaciens de participer davantage aux activités de recherche.
Cet article comporte une annexe, disponible sur le site de Pharmactuel ( www.pharmactuel.com).
Cette étude a été appuyée financièrement par AstraZeneca, Amgen et Otsuka Pharmaceuticals. Ces compagnies pharmaceutiques n’ont cependant pas contribué à l’élaboration de l’étude, à la collecte de données, aux analyses statistiques, ni à l’interprétation des données ou à l’écriture du manuscrit.
Les auteurs ont soumis le formulaire de l’ICMJE sur la divulgation des conflits d’intérêts potentiels et n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts lié au présent article.
Les auteurs tiennent à remercier Monsieur Guillaume Brousseau, pharmacien et ex-président du RPE en néphrologie de l’A.P.E.S., pour son aide dans l’envoi du sondage électronique à ses membres, ainsi que pour avoir octroyé du temps aux pharmaciens lors d’une rencontre pour permettre à un plus grand nombre de répondants de participer. Cette personne a donné son autorisation écrite.
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Pour toute correspondance : Sandrine Gaudreau, Institut universitaire en santé mentale de Montréal, 7401, rue Hochelaga, Montréal (Québec) H1N 3M5, Canada; Téléphone : 438 825-5453; Courriel : sandrine.gaudreau.cemtl@ssss.gouv.qc.ca
PHARMACTUEL, Vol. 58, No. 2, 2025