Ilona Béatrix1,2, Suzanne Atkinson3, B. Pharm., M.Sc., Jean-François Bussières4,5, B. Pharm., M.Sc., M.B.A., F.C.S.H.P., F.O.P.Q.
1Candidate au master de pharmacie au moment de la rédaction, Faculté des sciences, Université de Genève, Genève, Suisse;
2Assistante de recherche à l’Unité de recherche en pratique pharmaceutique, Département de pharmacie, Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, Montréal (Québec) Canada;
3Chef adjointe aux services pharmaceutiques, Unité de recherche en pratique pharmaceutique, Département de pharmacie, Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, Montréal (Québec) Canada;
4Responsable, Unité de recherche en pratique pharmaceutique, Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, Montréal, (Québec) Canada;
5Professeur titulaire de clinique, Faculté de pharmacie, Université de Montréal, Montréal, (Québec) Canada
Reçu le 29 juillet 2024; Accepté après révision le 13 mai 2025
https://doi.org/10.63209/2025.1565
Résumé
Objectif: Décrire l’organisation, les perceptions et les actions des pharmaciens hospitaliers exposés aux pénuries de médicaments.
Méthode: Étude descriptive transversale menée auprès des pharmaciens membres du comité des utilisateurs du Centre d’acquisitions gouvernementales. Un questionnaire en ligne de 49 questions a été créé (SurveyMonkey, Palo Alto, CA, ÉU). L’invitation a été transmise le 16 janvier 2024 par courriel et sur l’équipe Teams du Centre d’acquisitions gouvernementales. Seules des statistiques descriptives ont été compilées (moyenne ± écart-type, proportions).
Résultats: Vingt-sept pharmaciens (38 %, 27/71) représentant 20 établissements de santé du Québec (67 %, 20/30) ont rempli le sondage. La médiane de la charge de travail hebdomadaire estimée par les répondants était de 6 heures [min. = 3,5; max. = 9,0] de temps de pharmaciens combinée à 8 heures [min. = 4,0; max. = 19,0] de temps d’assistants techniques séniors en pharmacie. Les proportions de répondants se conformant aux barèmes de stockage minimal étaient les suivantes : 93 % (25/27) pour les médicaments critiques (90 jours), 89 % (24/27) pour les médicaments d’oncologie (30 jours), 81 % (22/27) pour la plupart des médicaments (60 jours) et 70 % (19/27) pour les solutés (60 jours). Les répondants ont eu recours à 26 actions correctrices pharmaceutiques potentielles dans des proportions variant de 37 % à 100 %.
Conclusion: Dans la littérature, les pénuries de médicaments ont des répercussions connues sur le travail des cliniciens et les soins prodigués aux patients. Cette étude met en évidence le fait que les pharmaciens hospitaliers sont très préoccupés par les pénuries de médicaments et que ces pénuries ont un effet important sur la charge de travail en établissement de santé.
Mots clés: approvisionnements, établissement de santé, médicaments, pénuries, pharmaciens
Abstract
Objective: To describe the organization, perceptions, and actions of hospital pharmacists facing drug shortages.
Method: A cross-sectional descriptive study was conducted among pharmacists who are members of the user committee of the Centre d’acquisitions gouvernementales. A 49-question online survey was created (SurveyMonkey, Palo Alto, CA, USA). The invitation was sent on January 16, 2024, via email and the Centre d’acquisitions gouvernementales’ Teams group. Only descriptive statistics were compiled (mean ± standard deviation, proportions).
Results: Twenty-seven pharmacists (38%, 27/71) representing 20 healthcare institutions in Quebec (67%, 20/30) completed the survey. The median estimated weekly workload reported by respondents was 6 hours [min. = 3.5; max. = 9.0] of pharmacist time combined with 8 hours [min. = 4.0; max. = 19.0] of senior pharmacy technical assistant time. The proportions of respondents complying with minimum stock level guidelines were as follows: 93% (25/27) for critical drugs (90 days), 89% (24/27) for oncology drugs (30 days), 81% (22/27) for most drugs (60 days), and 70% (19/27) for IV solutions (60 days). Respondents reported using 26 potential pharmaceutical corrective actions in proportions ranging from 37% to 100%.
Conclusion: According to the literature, drug shortages have known impacts on clinicians’ work and patient care. This study highlights that hospital pharmacists are highly concerned about drug shortages and that these shortages significantly affect the workload in healthcare institutions.
Keywords: supply chain, healthcare institution, drugs, shortages, pharmacists
This abstract was translated using Microsoft 365 Copilot and subsequently reviewed by the editorial team.
Une pénurie survient « lorsqu’un fabricant de médicaments n’est pas en mesure de fournir suffisamment de médicaments pour répondre à toutes ses commandes canadiennes à temps. [...] Pour les patients au Canada, cela peut signifier qu’ils n’ont pas accès au médicament en raison d’un retard de commande ou d’une rupture de stock (stocks complètement épuisés) »1.
Aronson et coll. se sont intéressés aux définitions utilisées et aux risques associés aux pénuries de médicaments2. Les auteurs notent que des réactions indésirables aux médicaments et des erreurs médicamenteuses imputables à des pénuries se produisent, mais ne sont pas souvent signalées. Ils se sont également intéressés aux tendances, aux causes des pénuries de médicaments et aux solutions3. Ils ont noté que les causes sont nombreuses et complexes et que les solutions potentielles sont aussi diverses que les causes. Tous les acteurs de la chaîne logistique devraient anticiper les pénuries de médicaments et participer à leur gestion. Shukar et coll. ont également fait le point sur les pénuries de médicaments, leurs causes, leurs répercussions et les mesures correctrices4. Plusieurs revues documentaires ont été menées en ciblant des classes thérapeutiques ou des clientèles, par exemple les médicaments utilisés en nutrition parentérale, en cardiologie, en infectiologie, aux soins intensifs ou en oncologie5–14. La pandémie de COVID-19 a, en outre, mis en évidence la fragilité de la chaîne logistique d’approvisionnement en médicaments15–17. Enfin, quelques auteurs se sont intéressés non seulement aux problèmes cliniques, mais également aux problèmes éthiques associés à ces pénuries de médicaments18–20.
Toute cette littérature souligne un effet important sur les cliniciens, particulièrement les pharmaciens et leurs équipes techniques, ainsi que sur les patients. Afin de comprendre les répercussions de ces pénuries sur le travail des pharmaciens, plusieurs enquêtes ont été menées sur le sujet. Baumer et coll. ont sondé les pharmaciens hospitaliers américains en 200421. Depuis, on trouve des enquêtes similaires notamment en Arabie-Saoudite, au Pakistan, au Royaume-Uni, en Europe, aux États-Unis31 et au Canada22–33. En outre, Santé Canada a publié les résultats d’une consultation qui a eu lieu à l’automne 2023 sur le problème des pénuries de médicaments34.
Au Québec, Floutier et coll. se sont intéressés en 2019 à la perception des pharmaciens hospitaliers sur les pénuries de médicaments35. Après la pandémie de COVID-19, il nous semble utile de refaire le point sur la situation des pénuries de médicaments et sur leurs répercussions sur certains pharmaciens hospitaliers québécois.
Il s’agit d’une étude descriptive transversale dont l’objectif principal est de dépeindre l’organisation, les perceptions et les actions des pharmaciens hospitaliers exposés aux pénuries de médicaments.
L’étude porte sur tous les établissements de santé du Québec, à l’exception de ceux en régions nordiques (n = 30 ciblés). Tous les pharmaciens (n = 71) participant au comité des utilisateurs du Centre d’acquisitions gouvernementales (CAG) ont été invités, par courriel, à répondre à l’enquête, dont au moins un répondant par établissement ou par installation (lorsque les approvisionnements sont gérés davantage par installation). Il y a minimalement un pharmacien représentant chaque établissement sur le CAG. Toutefois, plusieurs établissements en délèguent plus d’un afin d’assurer la couverture adéquate des différentes installations et des circuits logistiques. Le CAG fournit aux organismes publics les biens et les services dont ils ont besoin pour leur mission dans l’objectif d’optimiser les acquisitions gouvernementales dans le respect des règles contractuelles applicables.
En acceptant de répondre au sondage, les participants donnaient leur accord à l’agrégation des données recueillies et à leur présentation à des fins de communication scientifique.
Afin de décrire l’organisation entourant la gestion des pénuries, les variables suivantes ont été recueillies : type d’établissement de santé, charge de travail liée à la gestion des pénuries en nombre d’heures par semaine de temps de pharmacien et de temps d’assistant technique sénior ou de personnel de soutien en pharmacie, adhésion aux barèmes de stockage minimal (90 jours pour les médicaments critiques, 60 jours pour les solutés et la plupart des médicaments, 30 jours pour les médicaments d’oncologie), profil des sources d’information sur les pénuries de médicaments consultées régulièrement (bulletins du CAG, site Web canadien au https://penuriesdemedicamentscanada.ca), liste hebdomadaire fournie par le grossiste ou le distributeur à contrat, messages contextuels dans la plateforme transactionnelle du grossiste, chiffriers et documents fournis périodiquement par les fabricants), estimation du nombre d’entités génériques ayant eu un effet réel sur la charge de travail et les pratiques au cours des 12 derniers mois et exemples.
Afin de décrire la fréquence de mise en œuvre des actions correctrices prises par les pharmaciens hospitaliers lors de pénuries de médicaments, nous en avons choisi 26 ayant fait l’objet d’un sondage précédent auprès des pharmaciens hospitaliers québécois lors des pénuries de médicaments de 202335. Les répondants étaient invités à indiquer la fréquence du recours à chaque action : souvent, de temps en temps, rarement ou jamais.
Nous avons mené une séance de remue-méninges afin de découvrir les principaux problèmes entourant les pénuries de médicaments. Treize énoncés ont été formulés. Pour chaque énoncé, les répondants étaient priés d’indiquer leur degré d’accord : totalement en accord, partiellement en accord, partiellement en désaccord, totalement en désaccord.
Un questionnaire de 49 questions, créé en ligne (SurveyMonkey, Palo Alto, CA, ÉU), a été prétesté par deux pharmaciens du comité des utilisateurs afin de vérifier la compréhension et la clarté des questions. L’invitation a été transmise par courriel et sur l’équipe Teams du CAG le 16 janvier 2024. Un rappel a été fait le 23 janvier 2024. L’enquête a été fermée le 26 janvier 2024.
La discussion sur les données tient compte de la proportion de répondants en accord avec chaque énoncé. Seules des statistiques descriptives ont été recueillies (moyenne ± écart-type, proportions). Les données ont également été présentées sur la plateforme Teams (Microsoft, Seattle, WA, ÉU) aux pharmaciens du comité d’utilisateurs le 21 février 2024 afin de recueillir leurs commentaires.
Vingt-sept pharmaciens (38 %, 27/71) représentant 20 établissements de santé (67 %, 20/30) du Québec ont rempli le sondage. Les établissements représentés incluaient des centres hospitaliers universitaires (n = 4), des instituts universitaires (n = 2), des centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (n = 5) et des centres intégrés de santé et de services sociaux (n = 9).
En ce qui concerne la charge de travail hebdomadaire estimée par les répondants, la médiane est de six heures [min. = 3,5; max. = 9,0] de temps de pharmaciens combinées à huit heures [min. = 4,0; max. = 19,0] de temps d’assistants techniques séniors en pharmacie.
La proportion de répondants se conformant aux barèmes de stockage minimal de 90 jours pour les médicaments critiques était de 93 % (25/27), de 81 % (22/27) pour la plupart des médicaments (60 jours), de 70 % (19/27) pour les solutés (60 jours) et de 89 % (24/27) pour les médicaments d’oncologie (30 jours).
Les sources d’information sur les pénuries de médicaments consultées régulièrement étaient, en ordre décroissant : les bulletins du CAG (100 %, 27/27), les messages contextuels dans la plateforme transactionnelle du grossiste (89 %, 24/27), les chiffriers et documents fournis périodiquement par les fabricants (48 %, 13/27), le site Web canadien (41 %, 11/27), la liste hebdomadaire fournie par le grossiste à forfait (26 %, 7/27).
En ce qui concerne l’estimation du nombre de produits pharmaceutiques ayant eu un effet réel sur la charge de travail, la médiane est de 25 [min. = 10; max. = 30]. Des 77 entités génériques mentionnées par les répondants, celles qui étaient le plus souvent nommées étaient, en ordre décroissant : le glucagon (56 %, 15/27), la bétaméthasone (44 %, 12/27), la clindamycine (33 %, 9/27), le dextrose (30 %, 8/27), la tamsulosine (30 %, 8/27), l’hydrocortisone (30 %, 8/27), la calcitonine (30 %, 8/27), la méthylprednisolone (26 %, 7/27), la lidocaïne (26 %, 7/27) et le chlorure de calcium (22 %, 6/27). Toutes ces entités étaient sous forme injectable, à l’exception de la tamsulosine.
Le tableau I présente un profil de la fréquence de mise en œuvre d’actions correctrices pharmaceutiques par les pharmaciens hospitaliers lors de pénuries de médicaments, en ordre décroissant de fréquence pour l’option « Souvent » en 2023.
Le tableau II présente un profil de l’évaluation du degré d’approbation des pharmaciens hospitaliers à une sélection d’énoncés entourant les pénuries de médicaments, en ordre décroissant pour l’option « Totalement en accord ».
Cette étude est la deuxième menée auprès des pharmaciens exerçant en établissement de santé au Québec. Une première avait eu lieu en septembre 201935.
Tableau I Profil de la fréquence de mise en œuvre d’actions correctrices par les pharmaciens hospitaliers lors de pénuries de médicaments
Les pénuries de médicaments ont un effet sur la charge de travail des pharmaciens hospitaliers. Notre étude semble montrer une combinaison médiane hebdomadaire de six heures en temps de pharmacien et de huit heures en temps d’assistant technique sénior en pharmacie et d’autres professionnels en soutien à ce problème. La plupart des 30 établissements de notre enquête comportent plusieurs installations qui ont chacune un entrepôt, des stocks de produits et des livraisons de commandes par le grossiste, le distributeur ou les fabricants à leur adresse civique. Ainsi, nous pensons que notre enquête sous-estime le temps réel dont a besoin le département de pharmacie. Selon Obiedalla et coll., plus de 70 % des équipes de pharmacie consacrent d’une à trois heures de leur travail hebdomadaire à la gestion des pénuries de médicaments25. Miljković et coll. ont noté que près de la moitié des répondants à leur enquête passait plus de cinq heures par semaine à gérer des pénuries de médicaments28.
Une majorité de répondants confirment adhérer aux barèmes de stockage minimal. En gestion, un fort courant de pensée recommande la gestion en flux tendu et la réduction des stocks au minimum. Ce paradigme repose sur une chaîne logistique sûre, où chaque maillon ne faillit pas. En 2024, un établissement de santé doit tenir de 30 à 90 jours de stocks selon les catégories de médicaments de façon à limiter les actions correctrices et les risques de pénurie36.
Les répondants estiment à 25 la médiane du nombre d’entités génériques ayant eu un effet réel sur leur charge de travail et sur les pratiques au cours des 12 derniers mois, ce qui se traduit par un risque de pénurie toutes les deux semaines. Des 77 entités génériques rapportées par les répondants, 10 ont été considérées de niveau trois par Santé Canada en 2023. Santé Canada a mandaté un comité d’affectation composé des parties prenantes afin d’attribuer le niveau trois aux épisodes de pénuries de médicaments qui peuvent entraîner le plus de répercussions à la fois sur l’approvisionnement en médicaments et sur le système de santé canadien37. Selon notre enquête, un nombre accru de pénuries de médicaments devrait être considéré comme de niveau trois. Les pharmaciens hospitaliers devraient signaler à ce comité d’affectation les pénuries à risque qui ne sont pas catégorisées de niveau trois afin d’accroître la précision de cet indicateur.
Tableau II Profil de l’évaluation du degré d’approbation des pharmaciens hospitaliers à des énoncés sur les pénuries de médicaments, en ordre décroissant pour l’option « Totalement en accord »
En suivi à l’enquête de 2019, la présente enquête fait le point sur une sélection de 26 actions correctrices pharmaceutiques potentielles, peu fréquentes, survenant de temps en temps ou souvent. Dans l’enquête de 2019, les répondants étaient invités à déclarer les actions effectuées au moins une fois durant la dernière année sans en préciser la fréquence. Bien que les distributions des deux enquêtes soient relativement similaires en ce qui concerne l’importance relative des actions correctrices, il est difficile de les comparer compte tenu du recours à des échelles de mesures différentes.
Tous les répondants considèrent que la situation entourant les pénuries ne s’est pas améliorée au cours des 12 derniers mois et qu’elle est encore très préoccupante. Cette affirmation est corroborée par les données du rapport du Conseil d’examen des prix des médicaments brevetés pour la période du 1er avril 2019 au 31 mars 2020 et par nos travaux d’évaluation pour la période du 1er septembre 2019 au 31 décembre 202338,39. De même, tous les répondants considèrent que le comité exécutif de la table nationale des chefs de département de pharmacie (qui participe aux acquisitions de médicaments) et les deux pharmaciens-conseils embauchés par le CAG sont essentiels à la gestion sûre des stocks de médicaments dans le réseau de la santé. Il est possible de limiter les pénuries de médicaments en adoptant de bonnes pratiques contractuelles afin de responsabiliser les fabricants. Dans les ententes en vigueur, ces derniers se voient imposer une pénalité lorsque les établissements de santé doivent recourir à la même entité générique d’un autre fabricant. Cette mesure financière incite les fabricants à tenir des stocks suffisants pour les quantités mandatées et les besoins du réseau. À notre avis, cette mesure demeure insuffisante pour réduire davantage les pénuries. En outre, en vertu de l’article 52.1 de la Loi sur l’assurance médicaments, les nouveaux médicaments d’origine coûteux et les biosimilaires ne font pas l’objet d’une négociation classique avec le CAG. Les fabricants signent plutôt une entente directement avec le ministère de la Santé et des Services sociaux40. Les pharmaciens hospitaliers ne sont alors pas en mesure de s’assurer que les conditions contractuelles prévues au cadre de négociation du CAG sont pleinement respectées dans ces ententes hors-CAG.
Une majorité de répondants (89 %) considèrent qu’il devrait y avoir une source unique et fiable d’information sur des pénuries de médicaments. Tous les répondants consultent le bulletin du CAG (CAGrouille), la source privilégiée d’information au quotidien. Bien que la déclaration obligatoire sur le site Web canadien soit une mesure fédérale cohérente et nécessaire, une minorité de répondants (41 %) consulte ce site. Il existe souvent un décalage entre les informations proposées par les différentes sources d’information, alors que le pharmacien hospitalier a besoin d’une information exacte avant d’entreprendre une ou plusieurs actions correctrices. En outre, plusieurs fabricants de génériques envoient régulièrement, par courriel, une liste de leurs produits et des informations relatives aux pénuries. Il reste manifestement un pas à faire dans l’optimisation de la gestion des informations sur ces pénuries.
Une majorité de répondants (92 %) considèrent que les pharmaciens hospitaliers collaborent entre eux pour répartir équitablement les stocks en cas de pénurie. Depuis la création du CAG en septembre 2020, les trois anciens comités d’utilisateurs de pharmaciens ont été fusionnés en un seul. Des rencontres virtuelles ont lieu régulièrement ainsi que le partage des outils et des données. Il revient à chaque chef de département de pharmacie de déterminer le niveau des stocks souhaité. La situation de chaque département de pharmacie n’est pas forcément la même, et certains peuvent être réticents à prêter ou à fournir des stocks à des collègues en cas de pénuries lorsque ces derniers ne respectent pas les seuils minimaux décrits précédemment.
En ce qui concerne l’aspect économique, une majorité de répondants (97 %) considèrent que les coûts réels de gestion des pénuries devraient être facturés aux fabricants. En revanche, une majorité de répondants (89 %) seraient prêts à payer les médicaments un peu plus cher afin de réduire très significativement les pénuries. On peut lire que « le prix des médicaments au Canada s’inscrit maintenant au troisième rang des prix les plus élevés parmi les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), soit environ 25 % au-dessus de la médiane de l’OCDE » 41. Conscients de ce fait, les tiers payeurs publics militent depuis quelques décennies pour des réductions de prix, notamment pour les médicaments génériques. La mise en place de l’Alliance pharmaceutique pancanadienne a entre autres permis de réduire de façon marquée le prix d’entrée du premier générique d’un médicament42. Ces baisses de prix marquées sont possiblement attribuables à la délocalisation de la fabrication des médicaments, laquelle peut expliquer en partie le grand nombre de pénuries. Ainsi, les répondants sont ouverts à payer davantage pour sécuriser les stocks. Depuis notre enquête, la Loi sur la gouvernance du système de santé et de services sociaux est entrée en vigueur en décembre 2024. L’article 27 de cette loi prévoit notamment le maintien d’une réserve stratégique nationale de médicaments et de fournitures43. D’autres travaux sont nécessaires afin de vérifier si cette approche pourrait contribuer au rapatriement de certaines productions au Canada. Tous les répondants considèrent qu’un tel rapatriement réduirait les risques de pénurie.
Une majorité de répondants (93 %) rappellent la nécessité de confier aux pharmaciens toutes les acquisitions pharmaceutiques. Avec l’arrivée de Santé Québec en 2024, employeur unique mandaté, il est raisonnable de penser que des réflexions se poursuivront afin d’optimiser la chaîne logistique générale en établissement de santé. En vertu des exigences de la Loi sur la pharmacie et de notre recul, il ne fait aucun doute que le chef du département de pharmacie et son équipe doivent avoir les pleins pouvoirs en matière d’approvisionnement de médicaments. Près de la moitié des répondants (45 %) considèrent les espaces d’entreposage en établissement insuffisants. Avant et durant la pandémie, le ministère de la Santé et des Services sociaux a réitéré l’importance d’assurer des stocks minimaux et de donner aux départements de pharmacie des espaces suffisants et sûrs pour respecter ces seuils. Fait à noter, une majorité de répondants (89 %) estiment que les changements apportés à la Loi sur la pharmacie (projets de loi 31 et 41) facilitent le processus de substitution.
Cette étude comporte des limites. Vingt des 30 établissements québécois ont fourni des réponses. Les non-répondants n’auraient pas forcément répondu de la même façon aux questions posées, et plus d’une personne d’un même établissement a pu répondre à l’enquête. Nous avons choisi de mener l’enquête de façon anonyme afin d’éviter les biais de réponses. Toutefois, cette façon de faire ne permettait pas de relancer les non-répondants pour optimiser le taux de réponse. En outre, nous n’avons pas recueilli de données distinctes permettant de séparer le temps du personnel technique et celui d’autres titres d’emplois (p. ex. : spécialiste en activités cliniques, agent de planification de programmation et de recherche).
Dans la littérature, les pénuries de médicaments ont des répercussions établies sur le travail des cliniciens et sur les soins prodigués aux patients. Cette étude met en évidence le fait que les pharmaciens hospitaliers sont très préoccupés par les pénuries de médicaments et que ces pénuries ont un effet important sur leur charge de travail en établissement de santé.
Les auteurs n’ont déclaré aucun financement lié au présent article.
Tous les auteurs ont soumis le formulaire de l’ICMJE sur la divulgation de conflits d’intérêts potentiels. Jean-François Bussières est membre du comité de rédaction de Pharmactuel. Les autres auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts lié au présent article.
Nous remercions Isabelle Nolet, pharmacienne au Centre hospitalier universitaire de Québec–Université Laval et pharmacienne-conseil pour le Centre d’acquisitions gouvernementales du Québec, et Guillaume Faubert, pharmacien au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal et pharmacien-conseil au comité d’utilisateurs des pharmaciens hospitaliers pour le Centre d’acquisitions gouvernementales du Québec. Une autorisation écrite a été obtenue de ces personnes.
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Pour toute correspondance : Jean-François Bussières, Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, 3175, chemin de la côte Sainte-Catherine, Montréal (Québec) H3T 1C5, CANADA; téléphone : 514 345-4603; courriel : jean-francois.bussieres.hsj@ssss.gouv.qc.ca
PHARMACTUEL, Vol. 58, No. 3, 2025