Jean-François Bussières1,2, B.Pharm., M.Sc., FCSHP, FOPQ, Sonia Prot-Labarthe3,4, Pharm.D, Ph.D., Fabien Xuereb4,5,6, Marie-Claude Poulin2,7,8, B.Pharm., M.Sc., MBA, Céline Dupont9, B.Pharm., M.Sc.
1Pharmacien responsable, Unité de recherche en pratique pharmaceutique, Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, Montréal (Québec) Canada;
2Rédacteur(trice) adjoint(e), Pharmactuel, Montréal (Québec) Canada;
3Vice-doyenne de la Faculté de pharmacie, Nantes Université, CHU de Nantes, Nantes, France;
4Rédacteur(trice) en chef, Pharmacien Clinicien, France;
5Pharmacien responsable, Unité Transversale de Pharmacie clinique, Centre hospitalier universitaire de Bordeaux, Bordeaux, France;
6Université de Bordeaux, INSERM, BMC, U1034, F-33600 Pessac, France;
7Conseillère aux affaires professionnelles. Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec, Montréal (Québec) Canada;
8Pharmacienne, Département de pharmacie, Centre universitaire de santé McGill, Montréal, Canada;
9Rédactrice en chef, Pharmactuel, Montréal (Québec) Canada
https://doi.org/10.63209/2026.1649
Il existe peu de revues pharmaceutiques francophones ayant traversé les décennies. Encore plus rares sont celles qui ont accompagné, presque pas à pas, la naissance et le développement d’une discipline. En célébrant cette année son 60e anniversaire, Le Pharmacien Clinicien rejoint ce cercle très fermé des publications qui ont non seulement résisté au temps, mais qui ont contribué à écrire l’histoire de leur profession1,2.
Cet anniversaire offre aussi une occasion particulière de jeter un regard au-delà des frontières françaises. Au Québec, Pharmactuel célèbre quant à lui le quarantième anniversaire de son nom actuel, même si ses origines remontent également à la fin des années 19603,4. Le premier bulletin de la Société professionnelle des pharmaciens d’hôpitaux (SPPH) est publié en 1969. En 1973, la SPPH devient l’Association des pharmaciens des établissements de santé du Québec (A.P.E.S.).
À première vue, tout semble distinguer Le Pharmacien Clinicien et Pharmactuel : deux pays, deux systèmes de santé, deux organisations professionnelles, deux cultures éditoriales. Pourtant, lorsqu’on compare leur histoire, on a parfois l’impression d’observer deux cousins qui auraient grandi chacun de leur côté sans savoir qu’ils partageaient le même patrimoine.
Le parallèle est saisissant. Les deux revues sont nées dans le sillage d’un syndicat (Syndicat National des Pharmaciens Gérants et Hospitaliers publics et privés en France) ou d’une association de pharmaciens hospitaliers (Société professionnelle des pharmaciens d’hôpitaux au Québec, devenue l’A.P.E.S.), à une époque où la pharmacie clinique n’en était qu’à ses balbutiements.
Toutes deux ont commencé modestement sous la forme d’un bulletin destiné avant tout à informer leurs membres. Il ne s’agissait pas encore de produire de la science, mais de créer un espace de dialogue entre des pharmaciens confrontés aux mêmes défis professionnels. Puis, presque au même rythme, ces bulletins ont gagné en maturité. Les éditoriaux se sont étoffés. Les premiers articles originaux sont apparus.
Des recommandations aux auteurs ont été élaborées. Des comités éditoriaux ont été constitués. La révision par les pairs s’est progressivement imposée comme un gage de qualité. Les mises en page ont été modernisées. Les versions électroniques ont remplacé progressivement le papier comme principal vecteur de diffusion, même si Le Pharmacien Clinicien est encore disponible en version papier. Chacune à sa manière, les deux publications ont suivi la même trajectoire : celle qui transforme un bulletin professionnel en une véritable revue scientifique.
Cette convergence dépasse largement l’évolution éditoriale. En parcourant les anciens numéros, on retrouve les mêmes préoccupations, les mêmes questionnements et souvent les mêmes enthousiasmes. L’émergence de la pharmacie clinique, le développement des soins pharmaceutiques, l’arrivée de nouvelles classes thérapeutiques, les enjeux liés à la sécurité des patients, l’organisation des services pharmaceutiques, la formation des futurs pharmaciens, l’évaluation critique de la littérature, la recherche clinique : autant de sujets qui traversent les décennies des deux côtés de l’Atlantique. Les revues sont devenues, bien malgré elles, les chroniqueuses de l’évolution de la profession. Elles racontent comment le pharmacien hospital ier est progressivement passé d’un expert du médicament à un professionnel pleinement intégré aux équipes de soins. Elles témoignent des hésitations, des innovations, des débats scientifiques et des changements de pratique qui ont façonné la pharmacie clinique moderne.
Mais comme tous les membres d’une même famille, ces deux revues possèdent aussi leur propre personnalité.
Le Pharmacien Clinicien s’est progressivement imposé comme une revue de référence de la pharmacie clinique francophone européenne. Son histoire est marquée par plusieurs changements de nom (Le pharmacien hospitalier à temps partiel (1966–1968), Le pharmacien hospitalier (1969–2010), Le pharmacien hospitalier et Clinicien (2011–2021), Le Pharmacien Clinicien (2022-auj.), par plusieurs évolutions éditoriales et par la mobilisation de nombreuses sociétés savantes françaises qui ont choisi d’unir leurs forces afin d’en assurer le développement. Son indexation internationale dans Embase en joignant le groupe Elsevier en 2009, la diversité de ses rubriques (plus d’une vingtaine de chroniques au fil du temps), incluant la présence de rubriques consacrées à l’actualité, aux publications récentes, à la veille scientifique, aux textes officiels, aux tests de lecture, au courrier des lecteurs, aux cartes mentales, aux fiches réflexes illustrent cette volonté de constituer un véritable lieu d’échange pour l’ensemble de la communauté pharmaceutique. En intégrant la gestion des médicaments, des dispositifs médicaux et la stérilisation, le journal témoigne de ces intérêts et obligations pour les pharmaciens français exerçant en établissement de santé.
Pharmactuel, pour sa part, a suivi une voie plus ciblée. Il s’est construit autour d’une mission très clairement définie : diffuser des connaissances directement utiles à la pratique des pharmaciens d’établissement, portant particulièrement sur les soins pharmaceutiques et la gestion optimale du circuit du médicament. Son contenu éditorial est demeuré plus ciblé, privilégiant les travaux de recherche appliquée, la pharmacothérapie, l’évaluation critique de la littérature, la gestion des médicaments, la qualité et la sécurité des soins ainsi que le partage d’expériences professionnelles. Là où Le Pharmacien Clinicien a développé un éventail plus large de rubriques, Pharmactuel a choisi d’approfondir un nombre plus restreint de domaines, en demeurant fidèle à sa mission de transfert des connaissances vers la pratique de la pharmacie clinique, puis des soins pharmaceutiques.
Le tableau I présente un profil comparé des principales variables permettant de comparer le parcours des deux revues.
Ces différences ne sont pas des divergences; elles sont le reflet des besoins particuliers de leurs communautés respectives. Elles démontrent qu’il n’existe pas un seul modèle de revue scientifique francophone. Au contraire, la diversité des approches constitue probablement une des grandes forces de la publication scientifique en français. Les lecteurs européens découvrent des pratiques québécoises parfois innovantes; les lecteurs québécois s’inspirent des expériences françaises; les auteurs trouvent des espaces complémentaires pour diffuser leurs travaux. Cette complémentarité nourrit l’ensemble de la francophonie pharmaceutique.
À l’heure où les grandes plateformes internationales dominent la communication scientifique, cette proximité entre nos deux revues apparaît plus précieuse que jamais. Nous partageons les mêmes défis : maintenir une publication scientifique francophone de qualité, attirer une nouvelle génération d’auteurs et de relecteurs, préserver l’exigence de l’évaluation par les pairs, favoriser la science ouverte, intégrer les nouvelles possibilités offertes par l’intelligence artificielle sans compromettre la rigueur scientifique et trouver des modèles économiques durables dans un environnement éditorial en profonde mutation.
Peut-être est-il temps d’aller encore plus loin. Pendant soixante ans, Le Pharmacien Clinicien et Pharmactuel ont évolué en parallèle. Les prochaines décennies pourraient être celles d’une collaboration plus étroite. Pourquoi ne pas imaginer des éditoriaux croisés, des numéros conjoints consacrés à des enjeux communs, des séries thématiques franco-québécoises, des appels à contributions communs ou encore des initiatives conjointes destinées à promouvoir la publication scientifique en français auprès des jeunes pharmaciens? Les outils numériques abolissent désormais les distances; il appartient à notre communauté de faire disparaître les frontières éditoriales lorsque nos intérêts convergent.
Au fond, cette histoire comparée nous rappelle une évidence : les revues scientifiques ne sont pas seulement des lieux où l’on publie des articles. Elles sont le reflet d’une communauté professionnelle. Elles en conservent la mémoire, elles accompagnent son évolution et elles contribuent à façonner son avenir. Sans les centaines de rédacteurs en chef, membres de comités éditoriaux, relecteurs et auteurs qui se sont succédé depuis six décennies, ni Le Pharmacien Clinicien ni Pharmactuel ne seraient devenus ce qu’ils sont aujourd’hui.
À l’occasion de ce 60ème anniversaire, nous saluons donc non seulement une revue, mais aussi toute la communauté qui lui a donné vie. Nous lui souhaitons de poursuivre encore longtemps sa mission de diffusion des connaissances, d’ouverture sur la francophonie et de promotion de la pharmacie clinique.
Car si nos deux revues sont nées sur des rives différentes de l’Atlantique, elles partagent depuis toujours la même conviction : la pratique pharmaceutique progresse lorsque les connaissances circulent, que les expériences se partagent et que la science s’écrit aussi en français.
Tableau I Profil comparé des principales variables permettant de comparer le parcours des deux revues
Les auteurs n’ont déclaré aucun financement pour le présent article.
Tous les auteurs ont soumis le formulaire de l’ICMJE sur la divulgation de conflits d’intérêts potentiels et n’ont déclaré aucun conflit d’intérêt en lien avec le présent article.
Les auteurs n’ont pas utilisé d’outil d’intelligence artificielle dans le travail soumis.
1. Bussières JF, Dupont C, Poulin MC, Xuereb F, Prot-Labarthe S. Histoire comparée du Pharmacien Clinicien et du Pharmactuel. Grand Forum de l’A.P.E.S., Saint-Sauveur, Québec Canada, 23–24 avril 2026.
2. Mutin J, Elluard M, Ozkan B, Bussières JF. Les 60 ans du Pharmacien Clinicien : une rétrospective de 1966–2026. Hopipharm Montpellier, France, 29 mai 2026.
3. Hamel C, Mallet L, Méthot J. Pharmactuel : 50 ans d’histoire. Pharmactuel 2017;50:110–2.
4. Burguière J, Bussières JF. Cinquante ans du Pharmactuel: importance de la gestion en pharmacie hospitalière. Pharmactuel 2018;51:267–71.
PHARMACTUEL, Vol. 59, No. 3, 2026